En attendant Godot

Vladimir. - Tout de même, tu ne vas pas me dire que ça (geste) ressemble au Vaucluse ! Il y a quand même une grosse différence.
Estragon. - Le Vaucluse ! Qui te parle du Vaucluse ?
Vladimir. - Mais tu as bien été dans le Vaucluse ?
Estragon. - Mais non, je n'ai jamais été dans le Vaucluse ! J'ai coulé toute ma chaude-pisse d'existence ici, je te dis ! Ici ! Dans la Merdecluse !
Vladimir. - Pourtant nous avons été ensemble dans le Vaucluse, j'en mettrais ma main au feu. Nous avons fait les vendanges, tiens, chez un nommé Bonnelly, à Roussillon.
Estragon (plus calme). -C'est possible. Je n'ai rien remarqué.
Vladimir. - Mais là-bas tout est rouge !
Estragon (excédé). - Je n'ai rien remarqué, je te dis !

Les Éditions de Minuit (page 86)


BECKETT ET ROUSSILLON
Unanimement considéré comme l’un des auteurs majeurs du XXe siècle, Samuel Beckett, prix Nobel de littérature 1969, figure parmi les dramaturges les plus fréquemment joués dans le monde.
Si on ne présente plus ce grand écrivain irlandais, on sait moins qu’il a passé quelques années de sa vie en Provence et que ce séjour a beaucoup marqué sa vie et son œuvre. C’est qu’il s’agissait d’une période noire, celle de l’occupation, et que, à Roussillon, Samuel Beckett fuyait la Gestapo qui le recherchait pour faits de résistance. L’influence de ce séjour roussillonnais, jusqu’alors sous-estimée, a été fortement soulignée par James Knowlson (photo ci-contre), dans la biographie autorisée qu’il a fait paraître en Angleterre fin 1996 (éditeur Solin/Actes Sud pour la version française). Dans un article remis au Sunday Times, l’auteur, qui fut un proche de l’écrivain, résume ainsi son sentiment : “Pour ceux que l’œuvre de Samuel Beckett rebute encore, la période roussillonnaise est une clé. Roussillon a été à la fois son salut et son inspiration”.
Le hasard a voulu que la parution de cet ouvrage coïncide avec la mise en vente de la maison où vécut l’écrivain à Roussillon. Cette demeure, qui est pratiquement telle que l’a laissée Beckett en 1945, présente l’avantage d’être vaste, située sur un terrain de près d’un hectare et idéalement implantée à l’entrée du village, près des célèbres falaises d’ocre.
C’est dans ce contexte que l’idée est logiquement venue de faire de Roussillon un lieu privilégié de rencontre autour de Samuel Beckett. Ceci d’autant plus que, à la différence de la Grande Bretagne et des USA, il n’existe en France, son pays d’adoption, aucune structure entretenant le souvenir de l’écrivain.


L’ASSOCIATION
L’association “La Maison Samuel Beckett” a été créée en mai 1997. Son objet était ainsi défini dans les statuts : “Réunir les conditions matérielles, intellectuelles et humaines à la création, puis à la gestion, d’une Maison Samuel Beckett à Roussillon-en-Provence”. En d’autres termes, il s’agissait d’acquérir la maison où vécut Beckett, pour l’ouvrir au public et y organiser des manifestations culturelles.
Très rapidement, cette association s’est fait connaître, ceci dans le monde entier. Les “Beckettiens” - un réseau très organisé - ont d’emblée soutenu cette initiative, estimant qu’elle répondait à un besoin, sans doute celui de disposer d’un lieu physiquement imprégné du souvenir de l’écrivain. Aujourd’hui, la Maison Samuel Beckett peut se satisfaire d’avoir atteint son objectif : associer un rayonnement international et un solide ancrage local. C’est ainsi que ses adhérents se répartissent en deux moitiés à peu près égales : des universitaires (américains, britanniques, allemands, belges, néerlandais et bien sûr français) et des Provençaux, résidents permanents ou intermittents, représentatifs de toute la société civile.
L’association bénéficie de nombreux soutiens. Celui de son comité de parrainage, composé de passionnés (Paul Auster, Edward Beckett, Henri Colpi, Israel Horovitz, Nancy Huston, James Knowlson, Jean Lacouture, Louis Le Brocquy, Anne Madden, Hubert Nyssen, Rufus, Tom Stoppard, Jean-Charles Tacchella... ). Celui aussi des organisations “beckettiennes” internationales (Beckett International Foundation de Reading, Samuel Beckett Society, universités américaines...). Les contacts avec les administrations sont tout aussi positifs. Le projet est bien reçu au plan national (Ministère de la culture -Direction du livre, Centre national du livre...) comme au plan local (Direction régionale des affaires culturelles, Conseil régional, Conseil général, Parc naturel régional du Luberon, communes de Roussillon et Gordes, Maison Jean Vilar...). Sans oublier l’Ambassade d’Irlande, qui suit l’évolution du projet avec sympathie.


LE PROJET
Trois années de travail et de réflexion plus tard, le projet a trouvé une vraie cohérence dans la définition d'un concept original, associant hommage et activités littéraires. L'association se propose de créer, à Roussillon, deux structures à la fois différentes et complémentaires. La villa où vécut Beckett sera aménagée en "maison d'écrivain" et largement ouverte au public ; un nouveau bâtiment, à acquérir ou à construire, accueillera des auteurs en résidence et des activités culturelles ponctuelles.

- La "maison d'écrivain"

L'association ne disposant d'aucune trace matérielle du passage de Samuel Beckett à Roussillon (tout est dans l'œuvre), ce terme est préféré à celui de musée. Il s'agit d'aménager, dans une maison restaurée aussi fidèlement que possible (des témoignages sont collectés sur son apparence en 1942), un lieu d'évocation, d'interprétation de la vie et de l'œuvre de l'écrivain, l'accent étant mis sur l'influence du séjour roussillonnais sur l'une comme sur l'autre. Vitrine de l'ensemble, la vieille maison permettra à un large public - un public qui existe potentiellement si on sait que Roussillon reçoit plus de 300.000 visiteurs par an - de découvrir Beckett au travers d'une mise en scène muséographique de documents (photos, vidéos, affiches, reproductions de manuscrits, de tableaux...). Ce public trouvera également sur place une librairie, qui proposera des ouvrages du commerce, mais aussi des plaquettes éditées par l'association.

- La résidence / centre culturel

Si la "maison d'écrivain" doit jouer un rôle de vitrine , les activités qui se dérouleront dans l'autre bâtiment seront essentielles pour faire de l’ensemble un lieu culturel vivant. La résidence d'auteurs jouera véritablement un rôle moteur, la présence d'écrivains et de chercheurs permettant de monter un programme annuel de manifestations culturelles de haut niveau (causeries, rencontres...).
Outre ces manifestations animées par les résidents, le centre culturel organisera des projections de pièces de théâtre (en liaison avec la Maison Jean Vilar par exemple), des conférences, des expositions, des représentations théâtrales (un petit théâtre de verdure est prévu dans le jardin de la "maison d'écrivain"), sans exclure un jour des “assises beckettiennes" en liaison avec l'université. Ce bâtiment abritera aussi une bibliothèque/vidéothèque de prêt.

- Le festival d'été

Parallèlement aux projets liés à la maison, et indépendamment de ceux-ci, l'association a souhaité, dès sa création, organiser un festival. Les premiers spectacles (de 1999 à 2002) ont été coréalisés avec les Soirées d’été, le festival du village voisin de Gordes et présentés dans le beau cadre du Théâtre des Terrasses. Depuis 2003, ce festival se tient à Roussillon même, dans le parc du Conservatoire des ocres et pigments appliqués.
Le Festival Beckett a connu deux temps forts. En 2001, l’association est parvenue à initier une nouvelle mise en scène de “Oh les beaux jours” signée Arlette Reinerg, avec la grande comédienne Tsilla Chelton (photo ci-contre), qui a accepté le difficile rôle de Winnie pour une unique représentation. En 2003, le cinquantenaire de la première de “En attendant Godot” a été magnifiquement célébré par une représentation de la pièce par le Théâtre Gyptis d’Andonis Vouyoucas et une soirée de témoignages sur le choc qu’a provoqué la création de cette œuvre en 1953.